Pour une organisation ouvrière révolutionnaire!


Le présent document est un texte de base de l'organisation arbeiter.innen.kampf. Nous y parlons de la situation du mouvement trotskiste, pas seulement au niveau politique, mais aussi en fonction de sa relation avec la classe ouvrière, et en revenant sur les positions de Trotski à ce sujet. Nous exposons ce que signifie s'orienter vers la classe ouvrière. Et nous expliquons nos rapports avec l'extrême gauche.


1. La situation du mouvement révolutionnaire

Il y a eu une triple rupture dans le mouvement trotskiste après la deuxième guerre mondiale. Premièrement, la rupture avec la tradition révolutionnaire qui s'est exprimée au niveau du "Secrétariat lnternational" de la Quatrième internationale (plus tard secrétariat unifié) par l'adaptation tout d'abord au titoisme/maoïsme, puis par l'entrisme en profondeur" chez les staliniens ou les sociale-démocrates et finalement l'adaptation à diverses courant dominants petits bourgeois réformistes d'extrême-gauche, pour finalement se détourner de la nécessité d'un parti prolétarien révolutionnaire. Deuxièmement, rupture avec la relative unité organisationnelle, qui conduisit au plus tard à partir de 1953 à un émiettement de plus en plus grand des forces se revendiquant du trotskisme.


En troisième lieu, il y a eu rupture" avec la classe ouvrière. Cela dit, il est vrai que le trotskisme d'avant guerre était faiblement implanté dans le prolétariat. L'exception était la section vietnamienne, mais aussi le SWP américain à l'époque de Cannon, le PC Autrichien (Opposition) de Frey1, les archeomarxistes grecs sous Giotopoulos, qui avaient en partie une implantation dans des fractions du prolétariat. Au niveau international, la composition de la majorité des organisations trotskistes étaient en fait petite-bourgeoise. Mais la différence, c'était que Trotski, l'autorité politique indiscutée du mouvement, combattait cet état de fait et ces conséquences. A ce sujet, quelques éléments:
En 1939, dans Contre le courant » Trotski parlait des conséquences de cet isolement en dehors du mouvement ouvrier, des éléments intellectuels qui n'acceptent jamais la discipline expliquait que les courants révolutionnaires sont composés en général à leurs débuts « d'intellectuels, de semi intellectuels ou bien de travailleurs qui leur sont liés ». La composition sociale du courant trotskiste de l'époque n'était « pas tombée du ciel », mais il ne fallait pas se contenter de cette situation. Et il critiquait la « mentalité petite bourgeoise » existant, « l'individualisme », auxquels de nombreux camarades, qui n'avaient connu que des défaites dans leur vie politique, s'étaient habitués.


Dans les textes rassemblés et publiés dans Défense du Marxisme, Trotski parlait des jeunes hommes et femmes petits bourgeois, dévoués au parti, mais qui ne comprennaient pas vraiment que leur devoir n'est pas de discuter entre eux mais de pénétrer dans le puissant milieu des travailleurs. Il avertissait du danger que les intellectuels ou les cols blancs puissent écraser la minorité ouvrière, et affirmait clairement que la quatrième internationale avait besoin de "petits bourgeois qui avaient rompu totalement avec leur passé", que les petits bourgeois qui ne se liaient pas au milieu prolétarien ne pouvaient être considérés que comme des sympathisants. Et il soutenait Cannon, qui, dans "La lutte pour un parti prolétarien", critiquait la prétention des petits bourgeois intellectuels à vouloir diriger le mouvement ouvrier dans leur temps libre et exigeait : "il faut obliger les membres petits bourgeois du parti à se lier d'une façon ou d'une
autre au mouvement ouvrier et à envisager leur activité politique et leur style de vie en fonction de cet objectif".


Pour Trotski, ces problèmes n'étaient pas uniquement une préoccupation pour une phase historique précise. Déjà dix ans auparavant, alors que l'Opposition de gauche en était encore à ses débuts, il intervenait en ce sens dans plusieurs sections : les agissements de Naville et Rosmer en France, tout comme ceux de Landau en Autriche/Allemagne avaient une base sociale : la société capitaliste produisant différentes nuances de l'intelligence petite bourgeoise d'une excellente qualité formelle, sans profonde racines sociales et sans un sens aigu des responsabilités. « L'Opposition de gauche internationale doit se séparer des éléments étrangers, sectaires et aventuriers de la bohème internationale, qui n'ont pas de principes, pas de dévouement, pas de lien avec les masses, pas de sens des responsabilités et de la discipline » .
Et en référence aux groupes de l'Opposition autrichienne (en ce qui concerne le courant Frey sûrement largement à tort), Trotski disait en 1933 que trop de choses avaient été héritées du PC autrichien, qui était « un regroupement d'éléments non négligeables de la bohème viennoise, et imprégné pour une bonne part de sa morale ». « Seul un afflux d'authentiques ouvriers d'industrie peut donner de la stabilité à l'Opposition et la renforcer par la discipline nécessaire et le travail systématique ». La même année, il répétait que l'Opposition « n'avait pas d'autre voie en dehors d'une rupture avec la tradition des cercles bohèmes et de l'orientation de toute son attention vers les entreprises industrielles ».


Trotski a donc toujours tenté de pousser le mouvement trotskiste vers la classe ouvrière et de le « prolétariser. Le trotskisme de l'après guerre, alors qu'il a été dans plusieurs pays, et pendant des décennies, numériquement plus fort qu'à l'époque de Trotski, n'y est pas arrivé. Il y avait d'un côté des raisons objectives, un long boom économique, l'isolement social des forces révolutionnaires, mais il y avait aussi des raisons subjectives, c'est-à-dire l'absence d'un effort systématique d'implantation dans la classe ouvrière.


Naturellement, il y a toujours eu des organisations trotskistes composées d'un nombre non négligeable d'ouvriers (par exemple le groupe Healy ou la tendance Militant en Grande Bretagne, ou encore le SWP américain, même à l'époque de Hansen.) Il y a bien eu à partir de 1979 le tournant vers l'industrie du Secrétariat Unifié qui fut d'ailleurs mené de façon équivoque et hésitante, et qui du coup échoua (en Autriche, il fut systématiquement saboté par les carriéristes à la direction du SU. Qui plus est, certains courants (SU, COI, TSI, Lambertistes, Healystes.) favorisèrent, là où ils avaient une présence non négligeable dans des entreprises, un syndicalisme de gauche diffus, et non pas une intervention révolutionnaire dans la classe ouvrière. Surtout, pour tous ces courants, la présence politique dans les entreprises n'était pas le centre de gravité de leur activité (mais plutôt l'intervention dans la social-démocratie ou dans divers mouvements).


Des mouvements se réclamant du trotskisme ont construit dans certains pays des organisations relativement grandes. Mais ils n'ont aucune politique significative ou présence organisationnelle dans les grandes entreprises ou plus généralement au cœur de la classe ouvrière. C'est une faiblesse dramatique. Lutte Ouvrière (LO) en France est l'exception la plus significative, elle qui a réalisé une telle présence et une implantation partielle après des décennies d'un travail patient et discipliné.


L'absence de lien de la grande majorité des courants subjectifs trotskistes avec la classe ouvrière est à mettre en relation avec leur dégénérescence politique. La plupart des grands courants du « trotskisme » ont sur les questions centrales de l'Etat, de la révolution ou du parti des positions plus ou moins opportunistes (SU, COI, TSI) et/ou s'adaptent largement aux partis réformistes, aux forces de gauche petites bourgeoises ou même bourgeoises anti- impérialistes »
SU,CWI/IMT, IST, Lambertisme, Healysme, Morenisme... Ils ne se soumettent pas au jugement de la classe ouvrière, et n'ont en général même pas la possibilité d'y vérifier leur politique. Aucun n'est reconnu comme direction même par une partie de la classe ouvrière.


Par conséquent, les regroupements internationaux, les scissions, ou les fusions ont lieu en raison de programmes abstraits, qui ont bien sûr en partie des raisons (souvent opportunistes) politiques, mais qui en général sont désincarnés, car les militants n'ont aucune activité dans la classe ouvrière, et n'ont souvent même pas l'intention d'en avoir. La préoccupation de nombreux mouvements et Internationales trotskistes est souvent bien plus de la mise en scène, une pose vis-vis du reste de l'extrême-gauche plutôt qu'une préoccupation pour les rapports de forces dans la classe ouvrière qui sont décisifs pour la tactique et une politique concrète.


La plupart des grands (souvent opportunistes) et petits (souvent sectaires et stériles) regroupements trotskistes internationaux sont ainsi des caricatures de courants révolutionnaires internationaux. Cela vaut non seulement pour ceux qui fonctionnent d'une façon ouvertement bureaucratique, mais aussi pour beaucoup d'autres. Un centralisme démocratique international reste souvent une coquille vide. Il y a souvent des accords diplomatiques, qui cachent des pratiques différentes voire contraires, au lieu d'avoir des échanges d'expériences ou d'apprendre des autres. Avec la plupart des courants subjectifs trotskistes de tels échanges sont de toute façon impossibles, non seulement parce qu'ils sont d'un côté politiquement opportunistes (et ici, il faut absolument apprendre de leurs erreurs), mais aussi parce qu'ils ne font aucun effort systématique d'intervention en direction de la classe ouvrière.


En Allemagne ou en Autriche, les organisations trotskistes sont largement isolées de la classe ouvrière, mais pas dans la même proportion. En Allemagne, le SU (à l'époque le GIM) a effectué le tournant de 1979 avec plus de sérieux qu'en Autriche. En conséquence, le GIM, plus tard le VSP, et ensuite le RSB, a eu plusieurs militants ou même des élus syndicaux dans quelques grandes entreprises (dont il ne reste aujourd'hui presque rien). Le SAV a pu développer quelques interventions dans quelques entreprises lors des 15 dernières années. A l'exception partielle du SAV chez Daimler Berlin, les interventions du SU et du SAV sont plutôt des interventions syndicalistes de gauche. Cela dit, il existe tout de même les interventions de petites organisations à Berlin et dans la Ruhr qui, à la manière de LO, s'efforcent d'avoir une intervention régulière dans les entreprises.


En Autriche, la situation est pire. Le SU longtemps dominant (c'est-à-dire d'abord GRM puis SOAL) a toujours été très marqué par son caractère de gauche petit bourgeois. Le projet «grenouille à grande bouche » (un projet commun avec d'anciens maoïstes aux aciéries VOEST de Linz) se limitait au secteur employé et était purement syndicaliste. Les exceptions dans la gauche trotskiste ont été les interventions d'entreprises de la Ligue communiste internationale (IKL, une expérience de grande valeur), mais qui n'ont jamais débouché sur une présence visible.


Les organisations existantes aujourd'hui se référant au trotskisme sont en majorité tournées vers l'extrême gauche (qui est en partie numériquement, mais surtout culturellement dominée par les étudiants). Ces organisations ne sont pas intéressées par un travail systématique en direction des ouvriers du rang ou le considèrent au mieux comme une chose parmi d'autres sous l'angle d'un travail syndical de gauche. Aucune des organisations existantes n'a d'implantation notable dans la classe ouvrière des grandes entreprises.

 

2. De quelle organisation avons-nous besoin?


Plusieurs des militants qui, en septembre 2011, ont fondé l'organisation arbeiter.innen.kampf (ARKA) font un travail régulier depuis 2008/2009 dans des grandes entreprises de Vienne. Notre approche, à partir d'une base politique trotskiste orthodoxe, d'une présence systématique au cœur de la classe ouvrière, a eu toute une série de conséquences - sur le comportement personnel, sur la façon de faire le travail, sur l'abandon massif d'autres activités, sur la rupture personnelle et politique avec l'extrême-gauche, sur l'accent mis sur les contacts ouvriers, sur la protection des militants d'entreprise face à la répression, et plus généralement sur le développement d'un certain type de militant.


Nous pensons qu'un parti révolutionnaire est un instrument de propagande, une école pour les travailleurs, qui doit prendre part aux luttes des travailleurs, et est avant tout l'instrument de la prise du pouvoir. Et pour une telle tâche, pour traverser une tempête révolutionnaire, il lui faut une «armée» de militants déterminés et fiables et une implantation dans la classe ouvrière. Ces deux points, le lien avec la classe ouvrière et le type de militants, sont décisifs.


Une organisation révolutionnaire doit être, aussitôt après une phase de formation politique, le plus possible liée à la classe ouvrière (et en particulier ses couches centrales). Elle ne doit pas se dissoudre dans celle-ci, car il existe un écart de conscience entre la majorité de la classe et sa partie politiquement la plus avancée, dont l'organisation est la tâche d'une organisation révolutionnaire. Un parti socialiste révolutionnaire a un contenu de classe précis. Cela signifie que le parti organise l'avant-garde des travailleurs et doit être solidement ancré dans la classe ouvrière


Bien sûr, nous n'en sommes pas à ce stade, et de loin. Mais nous devons nous développer dans cette direction. Cela signifie que nous devons nous soustraire résolument à la pression de notre classe - et que nous devons réduire celle que l'extrême gauche exerce sur nous. C'est pour cela que nous ne devons absolument pas avoir d'activités politiques en dehors de la classe ouvrière. Cela ne signifie pas que nous excluons de participer parfois à une manif de l'extrême gauche ou de distribuer un tract devant un lycée, mais dans ce cas il s'agit en général du recrutemént individuel pour le travail dans la classe ouvrière et particulièrement dans les entreprises (les exceptions peuvent être par exemple de grandes mobilisations contre la guerre, ou dans ce genre).


Tout cela ne signifie naturellement pas que l'organisation révolutionnaire ne se compose que d'ouvriers et qu'il n'y a aucune place pour les intellectuels. Ils ont même un rôle important à jouer à condition qu'ils aient rompu avec leur milieu social, sa mentalité, et les avantages matériels de leur situation dans la société bourgeoise. Il ne s'agit pas d'envoyer les intellectuels dans les entreprises (ce qui n'exclut pas qu'un bachelier ou qu'un étudiant change de perspective professionnelle), mais bien plutôt d'être à disposition de l'activité des camarades ouvriers ou du travail dans les entreprises, et de les aider patiemment et de façon fiable.


Une organisation révolutionnaire se compose de militants qui ont fait un choix clair, qui veulent œuvrer résolument et de façon disciplinée pour la révolution. Il ne s'agit pas pour ces militants d'épanouissement personnel ou de trouver son chemin personnel, et pour l'organisation il ne s'agit pas non plus d'avoir une offre politique pour toute sorte de gens avec toutes sortes de motivations politiques. A l'intérieur de l'organisation, on ne doit accepter que des personnes stables, qui sont sûr de leur personnalité et de leurs choix, c'est-à-dire des révolutionnaires professionnels. Nous ne parlons pas de permanents rémunérés, mais de camarades sérieux, disciplinés, dévoués, responsables, pour qui l'activité révolutionnaire prend une signification centrale et qui avec modestie servent la cause révolutionnaire du prolétariat.


Les seuls camarades qui peuvent influer sur l'organisation sont ceux qui déjà montrent à travers leur attitude actuelle qu'ils sont prêts à militer dans une période révolutionnaire. Ceux-là seuls peuvent être membres. Les autres, qui pour des raisons différentes n'y sont pas prêts, n'en sont pas moins importants. Au contraire, l'organisation révolutionnaire a de la considération pour tous les sympathisants actifs qui la soutiennent de quelque façon que ce soit et qui amplifient les effets de sa politique. Cette démarche signifie qu'on doit bien connaître et rapprocher les contacts vers l'organisation.


La plupart des organisations d'extrême-gauche et trotskistes sont aujourd'hui bien loin de ce cadre. Nombreux sont ceux qui pratiquent une politique de temps libre sur le terrain de jeu du gauchisme toléré par le système et pour bien des militants l'activité révolutionnaire est une étape dans la vie d'étudiant. ARKA s'efforce de former des militants disciplinés de la classe ouvrière, mais nous n'en sommes pas encore arrivés là. Ce n'est bien sûr pas un hasard. Plusieurs d'entre-nous portent eux aussi la marque de l'extrême gauche petite bourgeoise, d'où ils viennent.


Dans ce milieu on considère l'activité révolutionnaire d'un air entendu, avec le scepticisme et l'ironie de la bohème de gauche. C'est bien sûr lié à ce que Trotski appelait l'habitude des défaites. De nombreux militants de cette extrême gauche font certes une référence formelle à la classe ouvrière, mais considèrent ses couches centrales comme une masse réactionnaire (raciste, sexiste, etc.), avec laquelle on ne peut ici en Autriche et pour un temps indéfini rien faire. De garantie, nous n'en avons pas non plus, mais au regard de la crise économique mondiale du capitalisme, nous ne considérons pas un changement de la situation même en Autriche comme irréaliste, et en tout cas nous nous préparons à des mouvements dans la classe ouvrière et nous nous efforçons de nous y implanter de façon permanente. Celui qui au contraire exclut une telle évolution et pour qui la classe ouvrière est largement réactionnaire, celui là s'est habitué à cette sous-culture gauchiste.


Il est en même temps clair que ARKA ne se transformera pas du jour au lendemain en organisation de révolutionnaires professionnels. Cela ne se pourra se faire que par un processus. Il ne pourra cependant aller à son terme que si nous disons clairement quel type de militant nous visons et que nous travaillons dans ce sens pas à pas.


Former des cadres ouvriers révolutionnaires, actifs dans d'importantes entreprises, est une tâche centrale. Cela peut se faire d'un côté à partir de contacts d'entreprise, ou d'un autre côté si des camarades à nous cherchent à obtenir un emploi dans de grandes entreprises. Les conditions pour cela sont une organisation stable, une orientation correcte et de forts liens de confiance. Les autres doivent être des camarades extérieurs disciplinés, qui aident par tous les moyens les camarades ouvriers dans leur travail, qui sont disponibles, qui forment les contacts, s'occupent des tâches organisationnelles, des extérieurs en qui les membres ouvriers doivent pouvoir faire à 100% confiance. Ce n'est que si nous-même devenons exemplaires de cette façon là que nous pourrons éduquer de nouveaux camarades dans cet état d'esprit.


Il sera difficile d'instaurer une telle tradition. En Autriche, il n'y a pas cette tradition de militants d'entreprise disciplinés (comme par exemple dans le PCF en France, qui bien sûr pratique une politique réformiste) qui s'affrontèrent pendant des années à l'Etat et aux patrons. En France l'ouvrier de chez Renault Pierre Bois et le militant extérieur Robert Barcia ont pu profiter de cette tradition et construire LO sur une base trotskiste. Il n'existe pas en Autriche (à l'exception de la Haute Styrie2) une telle tradition PC à laquelle nous pourrions nous référer. Nous ne pouvons
qu'essayer d'apprendre des expériences clairsemées en Autriche et de l'échange avec des organisations révolutionnaires d'autres pays, qui peuvent nous donner l'exemple d'un travail dans la classe ouvrière, et qui peuvent nous servir de boussole. Des organisations comme LO en France peuvent être pour nous un contrepoids à toutes les pressions petites bourgeoises de la société autrichienne et de l'extrême gauche autrichienne.


Un approfondissement du travail d'entreprise, la construction de groupes d'entreprises, une implantation dans les grandes entreprises, un développement en direction d'une organisation prolétarienne : tout cela signifie un autre genre d'organisation et un autre genre de militants que ce qu'on trouve couramment dans l'extrême gauche. Si nous concentrons nos forces vers les tâches que nous avons mentionnées, nous ne pourrons rien faire de ce qui est habituel dans l'extrême gauche (manifs, fréquentation de l'extrême gauche, etc.). Le travail d'entreprise n'est pas, selon nous, une tâche comme une autre, qui marque notre originalité face à d'autres petits groupes trotskistes et qui nous distingue sur la scène gauchiste. Elle est bien plus une orientation nécessaire pour ne pas mener une vie d'organisation trotskiste petite bourgeoise sans lien avec la classe ouvrière.


3. Notre attitude face à l'extrême gauche


De nombreux regroupements d'extrême gauche, même ceux faisant référence au trotskisme, cherchent leur salut par la coopération avec d'autres regroupements d'extrême gauche, afin de surmonter leur petitesse et leur isolement. Depuis des décennies c'est une suite sans fin d'alliances, de projets électoraux ou de coopérations, la plupart éphémères et aboutissant aux mêmes divisions. Bien sûr il n'est pas question de s'opposer au travail en commun dans les mouvements ou dans les luttes (c'est parfois nécessaires et judicieux), mais la majorité de ces tentatives d'alliances n'ont pas de base sociale et se font dans le vide. Cinq fois rien, ça fait toujours rien et quand bien même cinq groupuscules anticapitalistes sans liens avec la classe ouvrière se lient temporairement, cela n'implantera pas plus les forces anticapitalistes dans la classe ouvrière. En plus cela entraine souvent des pertes car ce sont toujours les mêmes discussions qui tournent en rond (souvent entre les mêmes personnes) au lieu de mobiliser des forces pour une intervention politique parmi les salariés.


Qui plus est, nous prenons nos distances avec les projets trop visiblement gauchistes. Les références révolutionnaires cachent en réalité souvent des approches très différentes, qui ne survivent jamais au travail en commun. Se décrire comme révolutionnaire ne dit en fait pas grand-chose. Les révolutionnaires sont tous ceux qui - même si c'est à partir de toutes sortes de positions fausses - veulent le renversement révolutionnaire du capitalisme et de son Etat (ce qui n'est même pas une évidence chez certaines organisations se référant au trotskisme) et qui militent dans une organisation pour cet objectif. Nombreux sont ceux qui sont très engagés. C'est déjà beaucoup, rien que pour un pays comme l'Autriche et nous avons du respect pour tous les militants qui font de leur mieux pour aller dans ce sens (même si leurs approches sont souvent inadaptées). C'est pourquoi nous trouvons que l'animosité et le sectarisme qui règnent entre les groupes révolutionnaires sont bien souvent repoussants et ridicules.


Mais cela ne signifie pas que le moment venu tous les membres de ces groupes seront des révolutionnaires, qu'ils tireront dans le même sens quand ce sera le moment. Chez de nombreuses autres organisations se référant au trotskisme, ont peut déjà observer des éléments caractéristiques (positions opportunistes sur les questions centrales, manque d'orientation vers la classe ouvrière) qui sur certaines questions et à l´avenir en feront des adversaires politiques, et dont les erreurs mèneront très vraisemblablement, quand la situation se tendra,
vers une direction non révolutionnaire (à moins qu'elles ou une partie d'entre elles rompent totalement avec leur politique). C'est bien sûr notre point de vue, et seule l'histoire jugera qui est objectivement révolutionnaire et qui peut devenir une direction révolutionnaire de valeur pour la classe ouvrière.


Cependant, nous avons déjà un avis là-dessus : nous voyons clairement les défauts des autres organisations et nous voyons quelques défauts à notre propre organisation. Plusieurs d'entre nous sont très loin du type du militant révolutionnaire professionnel, quelques-uns ne passeront peut-être pas l'épreuve d'une tempête révolutionnaire. Mais nous avons au moins des positions justes sur la question de l'Etat, de la révolution et du parti, et nous prétendons savoir dans quelle direction nous voulons aller concrètement. Cela nous différencie des autres organisations se référant au trotskisme en Autriche et de leurs cours erroné. Il nous faut le dire clairement (mais sans prétention) et trouver notre voie (sans loucher en permanence vers l'extrême gauche et ses débats tout en subissant sa pression).


La scène gauchiste en Autriche est tellement marquée par les étudiants et leur sous-culture, enfermée dans ses mouvements et projets unitaires, que ce qui s'y passe nous est plutôt égal. Ces groupes font ce qu'ils veulent et nous faisons ce que nous tenons pour juste, : s interventions d'entreprises ne sont pas là pour que nous puissions fanfaronner dans l'extrême gauche, mais elles sont l'élément central de la construction de l'organisation. Nous ne voulons dépenser aucune énergie dans n'importe quel débat avec l'extrême gauche. De tels débats n'ont généralement aucun sens aujourd'hui, ne mènent à rien, et nous empêcheraient de nous tourner vers les travailleurs.


Si nous réussissons à nous implanter dans quelques entreprises et obtenons des succès significatifs, alors nous éveillerons de toute façon l'intérêt de plus d'un révolutionnaire subjectif d'autres groupes, alors nous aurons de toute façon une influence sur les membres de l'extrême gauche par la démonstration de notre activité (et plus d'un se poseront alors la question de rompre avec l'extrême gauche). Mais avant cela, nous avons devant nous un travail patient et discipliné dans la classe ouvrière. De plus grandes organisations avec une déjà plus large implantation dans une partie de la classe ouvrière ont bien sûr plus de possibilités pour proposer à d'autres courants d'échanger expériences et débats. Nos possibilités de ce point de vue sont limitées et c'est aussi pourquoi nous devons limiter les échanges avec les seules organisations qui ont un intérêt pour nous. Cela signifie que dans le cas des groupes autrichiens que nous connaissons bien et avec qui nous ne sommes pas d'accord, la dépense serait disproportionnée par rapport à l'utilité retirée. A la place cherchons le contact avec des groupes étrangers qui tentent un travail en direction de la classe ouvrière. Il s'agit d'élargir notre horizon internationaliste, mais surtout d'un échange productif et d'un apprentissage réciproque à partir d'expériences du travail concret.


De nombreux regroupements, même ceux qui d'une façon abstraite font de la classe ouvrière la question centrale d'un perspective anticapitaliste, affirment qu'un travail en direction de la classe ouvrière et des entreprises est en ce moment difficile voire impossible en Autriche. Les petits groupes radicaux d'extrême gauche seraient considérés comme trop petits, trop éloignés pas assez implantés. Du coup les contacts d'entreprise ne seraient pas attirés par lés organisations d'extrême gauche. Cette façon de penser est un cercle vicieux. Nous ne pouvons pas nous implanter dans les entreprises car nous ne sommes pas implantés. C'est vrai, les travailleurs ne trouvent pas facilement une place dans biens des groupes gauchistes. Mais la petitesse de ces groupes n'est seulement qu'un facteur. C'est surtout le côté sous-culture étudiante de la plupart des groupes qui les rend invivables et repoussants pour les ouvriers.


Certains groupes autrichiens se consolent du fait que selon on ne sait quel sondage 15% des électeurs se verraient bien voter pour un nouveau parti de gauche. Ce qui s'ensuit, c'est en général la tentative d'un nouveau front de gauche pour séduire cet électorat potentiel. Cela na bien sûr jamais marché, non seulement parce que plusieurs petits groupes ensemble ne représentent rien, mais aussi parce qu'ils ne se décident jamais à faire un travail patient et systématique dans la classe ouvrière.


Ces sondages sont bien sûr à prendre avec des pincettes. Mais il est bien possible que 10, 12 ou même 15% de la population, dont une bonne partie de salariés, se retrouvent d'une façon ou d'une autre à gauche de la gauche et ne sont pas satisfaits des Verts et des sociaux-démocrates. Ces salariés sont pour une bonne part dans des grandes entreprises, notamment industrielles. Cela signifie en tout cas pour nous que nous n'allons justement pas perdre nos forces dans cette extrême gauche estudiantine pour rencontrer des personnes combatives ou critiques, mais que partout dans la classe ouvrière nous pouvons gagner - avec la bonne politique et la bonne façon de faire - des contacts ou des soutiens pour notre travail.


Nous sommes conscients que le travail dans les grandes entreprises est difficile pour plusieurs raisons (partenariat social ancien, peu d'expérience des luttes, domination de la bureaucratie social-démocrate). Mais, comme le montrent déjà nos expériences de ces dernières années, un tel travail est tout à fait possible si on le fait avec la nécessaire volonté, l'opiniâtreté et une attitude correcte.


Et nous nous opposons à cette image largement répandue dans l'extrême gauche d'une classe ouvrière généralement réactionnaire (sexiste, raciste) à laquelle on oppose l'espace de liberté de la sous-culture gauchiste. Une telle approche est tout simplement politiquement catastrophique, car c'est tourner le dos aux masses salariées, majeure partie de la société, et partant, à la défaite de l'exploitation capitaliste et du système d'oppression et c'est se satisfaire à la place de son petit espace de liberté dans le système, qu'il soit toléré ou acquis. De plus, cette approche est aussi tout simplement fausse. Même dans les couches profondes de la classe ouvrière, on trouve de l'antiracisme, de la solidarité, etc, c'est-à-dire des personnes qui iraient parfaitement bien à une organisation révolutionnaire, bien plus que des petits bourgeois gauchistes, arrogants, égocentriques et carriéristes (on peut même ajouter qu'un comportement raciste et sexiste est aussi présent dans ce milieu, mais sous une forme plus subtile). Le problème ce n'est pas qu'il soit impossible de trouver de nouveaux militants révolutionnaires seulement dans la mouvance d'extrême gauche et non pas dans la classe ouvrière, le problème c'est que la majorité des gauchistes se sent bien dans son milieu, et que la classe ouvrière (du moins ses couches profondes) et ses réalités quotidiennes leur sont totalement étrangères.


Nombreux sont les gauchistes qui pensent que la fin de l'isolement hors de la classe ouvrière ne sera seulement possible qu'après un changement radical dans la lutte des classe. Ainsi, selon leur conclusion, on n'aurait rien d'autre à faire que de continuer ainsi, à se contenter d'une politique orientée vers une extrême gauche à dominante étudiante, avec manifs et démonstrations à l'occasion. Bien sûr, l'état de l'extrême gauche en Autriche est aussi le reflet du niveau de la lutte des classes, mais pas seulement. Elle est aussi l'expression de l'état d'esprit de cette extrême gauche. Naturellement, le recrutement direct de salariés dans la situation actuelle n'est pas simple. Mais que la gauche radicale soit toujours aussi faible est aussi l'expression d'un manque d'orientation vers la classe ouvrière et de lacunes dans la façon de concevoir le travail politique.


Ce qui est décisif pour nous, c'est de former des militants sur le modèle des révolutionnaires professionnels et que nous les formions à un travail correct. Cela entrainera moins de fluctuation que ce qui est habituel dans l'extrême gauche (où certains n'ont plus envie après quelques
mois ou années, et s'orientent vers une carrière dans le système ou dans la réalisation de soi). La stabilité et le dévouement sont essentiels pour le travail d'entreprise. Il n'est pas possible de laisser tomber des membres ouvriers d'entreprises ou des contacts qui ont confiance dans une organisation. L'orientation vers un travail d'entreprise durable et profond doit être centrale. Cet approfondissement signifie une structure particulière et un comportement particulier. Seuls le travail efficace en direction des entreprises et l'apparition du type de militant dont nous avons parlé fourniront les fondements de la construction durable de l'organisation. Gagner de nouveaux contacts ou militants d'entreprises est une tâche essentielle pour nous. ll importera orienter vers la classe ouvrière les militants que nous gagnerons dans d'autres milieux.
Un travail d'entreprise systématique et la construction d'une organisation révolutionnaire prolétarienne rendent nécessaire de rompre politiquement et personnellement avec l'extrême gauche estudiantine ainsi que ses mœurs. Ce n'est bien sûr pas un but en soi, mais la condition pour se défendre contre la pression petite bourgeoise, pour établir des liens plus étroits avez les travailleurs et pour intervenir et vivre politiquement dans la classe ouvrière.


Organisation arbeiter.innen.kampf
Vienne, octobre 2011



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